l’antichambre

AVERTISSEMENT

Ce texte nécessite parfois l'intervention de Google,
d'un dictionnaire italien et d'une boîte de mouchoirs.

Cette semaine, on se met sous la dent (et sous l’oeil) un texte de la collaboratrice de marde Catherine Parent.

Afin de sortir la Nelly Arcan qui sommeille en elle, voici un de ses exercices de styles en prose qui nous touche, tout en subtilité. 


Je t’attends. La neige s’accroche encore et les oies reviennent. J’ai un sentiment aigre-doux. Entre la frénésie du renouveau et l’angoisse de voir cet hiver disparaître. J’ai envie de l’étage nival, là où la neige ne fond jamais. Parce que cet hiver c’est toi. T’as laissé ta trace dans ma neige. T’es ma nouvelle année. Après toutes ces années. Ton hiver est froid. Réconfortant. Gelé. Rassurant.

Tu sais, y’a de ces hommes avec qui on passe plusieurs saisons et qu’on oublie en une nuit. Un pot de Nutella, quelques mouchoirs et c’est fini. Il y en a d’autres, qui nous accordent un instant et qui nous stigmatisent. Toi. T’es pas un homme pluriel. Tu termines ton prénom sans «s». Y’a que tes néants qui se multiplient. Et je suis devenue accro à l’huile de palme. Je sais, je vais en crever et la planète aussi. La mienne tourne à l’envers, depuis que je ne te sens plus dans l’univers.

Je sais, avec toi, j’ai tout fait Tchernobyl. T’aimer 27 ans trop tard ou t’aimer trop tôt, dans mon chaos. Je ne sais plus. On n’a jamais eu le bon métronome, on a joué faux. Il n’est jamais trop tard pour s’apprendre. Je te l’ai écrit sur le poignet qui te rappelle le temps. Le temps n’est rien. Jamais trop tard. J’espère un autre lapsus. Je te fais un vacarme par moment.

Je suis dans ton antichambre et j’attends. J’attends parce que ça s’est passé. Pour moi, c’est arrivé. On a fusionné trop vite. Passer des nuits entières à se respirer. On a réussi à s’aimer l’espace d’un instant, dans l’univers. J’ai avancé de travers.

Et t’es parti, au ralenti. Et moi je suis intacte de toi. Étourdie, mais entière. Tel une pièce inutilisée dans laquelle on aurait recouvert les canapés de draps blancs. Des draps qui ne respirent presque plus toi, ma neige qui fond. Je suis comme un boudoir qui ne boude pas et je t’attends.

Tu me dis que je suis une romantique. J’en suis une de toi, pas théorique ni empirique. Amoureuse de ton pragmatisme. De ton contraire. De tes protocoles de guerre. T’es ma vie avec un militaire. Tu te replies dans tes tranchées, parce que j’ai foiré. Autour de mon champ de bataille, les gens n’y voient rien d’autre qu’une étourdie qui s’étourdit. Ils ne connaissent rien, je ne dis rien. Je suis une fille inventée en labyrinthite de ton vide. Et j’aime en fibrose, mes battements respirent dans une paille. Sans remède de toi.

Une fois l’effervescence et les passions sublimées, t’es demeuré celui. T’es parti mais tu m’as figée. Dans le temps. Ce n’est pas l’amour de l’amour. Je ne serais plus là. Je chercherais une nouvelle dose d’endorphine à m’injecter. Tu me parles de Reverdy et de ses preuves que l’amour n’existe pas. J’existe, n’attendant pas toujours sagement que tu reviennes. J’ai fait comme toi. Mon chat de gouttières. Les ruelles sombres, ça anesthésie l’absence et ça donne la nausée. Mais la table est telle que tu l’as laissée, je jeûne de manière assumée. 

Je t’attends.

Et je me fous de ta vie atypique. Je me fous que tu ne puisses pas m’offrir du typique. J’ai souvent accepté d’aimer pour de l’uniformité. La conformité, ça nous fait sentir entourés, sans les marges. Des amours politiques. Des tâches divisées. Des ministères attribués. Une routine de la réalité. Je suis restée par peur de devoir tout recommencer.

Accrochée à ma déception nucléaire, à mon drame atomique. Sans photos de famille dans mon escalier. Notre drame partagé. On a été suspendu de nos vertus et tu t’évertues à me recadrer. Moi et mon intensité carabiné, toi mon révolver qui rabat-mes-joies précipitées. Qui menace mes empressements. T’es un putain d’officier. Protocolaire. Rationnel. Ça me va. Tu me vas. Je rêve qu’on crée un modèle et non une vie conformément organisée. Je veux modélisée sur ton temps ponctué. Ça peut m’aller, parce que c’est toujours mieux que de te vivre en apnée. J’ai envie qu’on regarde les autres vivre leur neutralité et qu’on vive notre authenticité, un duo communié. Je ne veux pas que tu répares mon deuil nucléaire. J’en ai plus rien à faire. 

J’ai envie de commencer, pour la première fois, toute la vie. J’ai envie que tu sois mes instants avares. J’ai envie de notre belle histoire, pas de concubinage précipité. Égoïste de toi. J’ai envie de t’aimer au ralenti, follement. Mon amour de jeunesse inavoué. Mon amour des temps fériés. Mon ami pas reconstitué. Nos vies qu’on laisse de côté. Mon amoureux déconnecté.

L’hiver fond. Je ne te sens presque plus dans l’espace. Mon filet de sécurité dont les mailles se divisent, je ne veux pas y glisser. Tout est plus gris. Mes yeux moins bleus. Je ne veux pas être ton roman de Dostoïevsky, une première partie oubliée, des frères laissés sur une tablette empoussiérée. Je ne veux pas être endeuillée de toi. En berne. Parce que t’es celui, t’es mon «c’est lui». Je veux remonter là où tout a foiré, près de trois décennies après que t’aies monté dans ce putain de bus d’écoliers et que t’aies perturbé ma puberté. Je sais, j’ai vrillé et j’ai mal interprété. J’ai merdé. T’as reculé. On est deux blessés complètement blasés, mais ensemble on s’est retrouvé comme dans les amours du passé. Insouciants et indubitables. T’as arrêté mon temps. Quand tout était trop vrai, trop spontané d’intensité, à s’aimer comme des enfants. T’as reculé et je suis restée. Comme une gamine qui tape parfois du pied. Je ne sais plus où te trouver. Tu peux douter, mais j’ai compris Reverby et avec toi j’ai envie d’être comme lui. Mais j’ai besoin de te sentir pour te prouver que seules les preuves existent.

 

Je t’attends, toute seule, dans l’océan de possibilités. Si tu savais l’ampleur de mon indifférence. Je n’ai pas de plan B, même si les oies sont arrivées. Je t’attends, per la prima volta, tutta la vita.

Catherine Parent

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Une pensée sur “l’antichambre

  • 07/06/2019 à 20:15
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    Wow ! Quel superbe texte. On dirait presque un Slam.

    Et excusez du ‘premier degré’ s’il n’a pas lieu d’être, mais j’espère qu’il va revenir.

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